Le Passeur, de Lois Lowry

Hé oui, encore un livre jeunesse ! Mais cette fois, il s’agit plus précisément d’une dystopie, puisque Le Passeur s’inscrit dans une société fictive extrêmement rigide et codifiée.

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Le résumé (10)Jonas fait partie d’une communauté aux règles très précises. Chaque cellule familiale est composée d’un individu masculin, d’un individu féminin et de deux enfants maximum. Les nouveaux-nés malades ou trop faibles, les personnes âgées et les citoyens coupables de fautes graves sont régulièrement « élargis », envoyés vers l’Ailleurs. Tout le monde célèbre son anniversaire lors d’une cérémonie qui se déroule chaque année en décembre. A cette occasion, les enfants qui fêtent leurs douze ans se voient attribuer, sur décision du Comité des Sages, une fonction dans la communauté. Seule une personne, soigneusement sélectionnée, détient le savoir dont sont écartés tous les autres citoyens : le Dépositaire de la Mémoire…

Le résumé (11)Un très, très beau roman. Voilà. Si vous aimez les dystopies, si vous triturer le cerveau avec des questions d’éthique est votre passion, lisez-le. L’univers qu’il dépeint est fascinant. Les codes qui régissent le monde de Jonas nous sont présentés avec subtilité, les uns après les autres, nous permettant de doucement faire les liens. Pourquoi faut-il raconter ses rêves aux membres de sa famille ? Quelle est la fonction de cette pilule que les adultes avalent chaque matin ? Pourquoi tout le monde insiste-t-il autant sur l’importance de bien choisir ses mots ?

 

Un jour, lorsque [Jonas] était un quatre-ans, il avait dit, juste avant le repas de midi à l’école : « Je meurs de faim. » On l’avait immédiatement pris à part pour un petit entretien en précision du langage. Il ne mourrait pas de faim, lui avait-on expliqué. Il avait faim. Personne ne mourait de faim, n’était jamais mort de faim et ne mourrait jamais de faim dans la communauté. Dire qu’il mourait de faim était un mensonge. Un mensonge involontaire, bien sûr. Mais la précision du langage permettait de s’assurer que personne ne dise jamais de mensonges involontaires. Est-ce qu’il comprenait, lui avait-on demandé ? Et il avait compris (p.93)

Dans les romans, les réflexions sur le langage m’intéressent toujours. C’est ce que j’avais adoré dans 1984 de George Orwell, par exemple. De même que la novlangue d’Orwell, la « précision du langage » dans le monde de Jonas est un moyen d’annihiler l’imagination. Lorsqu’on restreint le langage, qu’on le dépouille, comme ici en l’occurrence, de son potentiel créatif, des images, des métaphores, des associations d’idées, les mots ne sont plus que des outils. Il devient impossible de se constituer son monde intérieur, de rêver, d’éprouver des émotions nuancées… C’est d’ailleurs pour cela qu’on ne trouve pas non plus de livres de fiction, dans la société du Passeur : seuls quelques ouvrages techniques sont autorisés.
Cet ensemble de règles contribue de façon générale à l’écrasement de l’individu au profit de la communauté. Personne ne doit se démarquer, comme l’indique ce passage :

Il n’y avait pas moyen de parler de sa réussite sans enfreindre la loi qui interdisait de se vanter, même si l’on n’en avait pas l’intention. C’était une loi secondaire, un peu comme celle sur l’impolitesse, qui n’entraînait qu’une petite réprimande si on ne la respectait pas. Mais tout de même. Mieux valait ne pas se mettre dans une situation régie par une loi si facile à transgresser (p.40)

D’ailleurs, tout le monde est en permanence surveillé, observé, écouté, et le moindre écart est immédiatement signalé à la communauté via des hauts-parleurs. Un autre indicateur de la construction des individualités dans cette société, c’est le rapport à la mort. Elle n’existe tout simplement pas ! Lorsque des gens disparaissent, on parle d’élargissement, mais personne ne sait vraiment ce que cela veut dire. Dans tous les cas, on ne disparaît pas par hasard ; cela s’inscrit toujours dans un processus spécifique déterminé par le Comité des Sages. On ne pleure ainsi jamais l’élargissement de quiconque : c’est dans l’ordre des choses, et les élargis sont certainement très bien, là où ils sont… De ce rapport à la mort découle une gestion particulière du deuil :

(…) Un couple parental rayonnant de fierté reçut un nouveau-né masculin de nom de Caleb. Ce nouveau Caleb était un enfant de remplacement. Le couple avait perdu son premier Caleb, un charmant quatre-ans. La perte d’un enfant était très, très rare. La communauté était un lieu extrêmement sûr car chaque enfant était protégé et surveillé par l’ensemble des citoyens. Pourtant, le petit Caleb était parvenu à s’éloigner sans qu’on le remarquât et il était tombé dans la rivière. La communauté entière s’était réunie pour célébrer la cérémonie de la perte, murmurant le nom de Caleb pendant toute une journée, de moins en moins fréquemment, de plus en plus doucement au fur et à mesure que ce long jour lugubre s’écoulait, si bien que le petit quatre-ans semblait s’être évanoui collectivement de la conscience collective (p.62)

En somme, tout est pensé de manière à ce que personne ne s’attarde sur son passé, ni ne se prenne à rêver d’un avenir particulier. Le Comité de Sages a de toute façon déjà tout déterminé. Dans une telle société, il est impossible de voir « au-delà »… Et pourtant Jonas, lui, le peut. En tout cas, c’est ce qu’il s’apprête à découvrir.

Dans Le Passeur, l’écriture est sobre, simple, finalement fidèle à ce que le monde de Jonas fait du langage, ce qui ne veut pas dire qu’elle met le lecteur / la lectrice à distance. Dans cet univers froid et rigide, la poésie naît de ce qui se laisse lire entre les lignes. L’évolution de Jonas est en ce sens très intéressante : ce qu’il parvient à voir « au-delà » déclenche en lui des émotions et des espoirs nouveaux. Petit à petit, les mots ne sont plus seulement des outils. 

Bref, un beau roman qui me donne plus qu’envie de découvrir la suite de la trilogie (hé oui !), avec L’Élue et Messager. Stay tuned pour leur possible revue !

(Article initialement publié le 24/09/2015 sur encreamethyste.blogspot.fr)

A propos facedecitrouille

Prof de lettres et d’anglais en lycée pro, j’aime la littérature jeunesse et ado de tout mon p'tit cœur de crapaud.

7 réponses

  1. Je crois que je vais proposer le début de ce roman aux » incipitateurs » de mercredi prochain sur mon blog. J’aime beaucoup cette dystopie qui n’est pas sans rappeler, comme tu le soulignes, Orwell.
    Sur ce, je vais prendre mon claque-croûte 😉
    Bonne soirée !

    J'aime

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