Fans de la vie impossible, de Kate Scelsa

Acheté d’occasion, Fans de la vie impossible a traîné quelques temps sur les étagères de ma bibliothèque avant que je ne me décide à le lire. Pourquoi, sacrebleu, ai-je donc tant lambiné ? Je n’en ai aucune idée, mais sachez que mon moi du passé avait tort : ce fut une lecture intense, parfois jubilatoire, au final contrastée, mais que je ne regrette pas pas pour un sou.

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Le résumé

Jeremy est un jeune garçon solitaire et très timide : il n’a pas vraiment d’ami, et a beaucoup de difficulté à nouer des liens avec les gens. Mais le jour où sa route croise celle de Mira (dépressive et incomprise par sa famille) et de Sebby (orphelin, gay et traîné de famille d’accueil en famille d’accueil), les choses sont différentes. Chacun·e à leur manière, les trois adolescent·e·s traînent des casseroles. Instinctivement ils se reconnaissent, ils se comprennent, et deviennent rapidement inséparables. Mais leur amitié les aidera-t-elle vraiment à affronter leurs démons ?

Mon avis

Ma lecture est achevée depuis maintenant quelques jours et depuis, je cogite énormément. Rédiger cette chronique promet d’être délicat, mais une chose est sûre : Fans de la vie impossible aura suscité, chez moi, des émotions contrastées. J’ai été, au départ, vraiment très enthousiaste.

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(Ouais je m’auto-cite, tu vas faire quoi ?)

J’ai tout de suite adhéré à la structure particulière de ce roman : une polyphonie répartie entre les trois personnages, avec une narration à la 1ère personne pour Jeremy, à la 3ème personne pour Mira, et, plus inhabituel, à la 2ème personne pour Sebby. Le tout passe comme une lettre à la poste. La lecture est fluide, bien rythmée, et l’alternance des points de vue fonctionne parfaitement. Mais surtout, surtout : j’ai d’emblée trouvé les personnages extrêmement attachants. J’ai profondément aimé leur vulnérabilité ; j’y ai retrouvé un peu de moi, un peu de mon entourage, aussi. Les difficultés de Mira à aimer son corps non-normé, ses tentatives de se le réapproprier. Sa dépression, son anxiété, son humeur ponctuée de petits hauts et de gros bas. La timidité de Jeremy, son incapacité à faire partie d’un groupe, sa sensibilité. Ses questionnements au sujet de sa sexualité, et du regard des autres. Le masque de Sebby, et la solitude qu’il traîne secrètement, comme une blessure inguérissable.

J’ai pu lire, dans certaines chroniques, qu’il était peu crédible que les personnages aient tant de problèmes. Pour ma part, si je me fie à mes propres expériences, à celles de mon entourage et des personnes que j’ai l’occasion de côtoyer au quotidien, j’ai envie de dire que c’est ça, la vraie vie. J’ai trouvé ce roman extrêmement crédible dans l’évocation des difficultés que les ados peuvent rencontrer, ainsi que de leurs interrogations vis-à-vis d’un avenir incertain. Mais c’est peut-être un point de vue situé : l’autrice est lesbienne, et cela se ressent clairement dans sa caractérisation des personnages. Dans la communauté LGBT, les parcours cabossés sont malheureusement loin d’être rares. C’est à cela que ressemble une société hétérosexiste : les personnes minorisées y sont encore plus sujettes aux troubles psychologiques, aux addictions, aux comportements à risques. Ce sont des réalités statistiques.

Cela étant dit, n’allez pas croire que Fans de la vie impossible est un roman triste comme la mort. S’il aborde des questions douloureuses, il ne manque cependant pas d’humour. J’ai même beaucoup ri ! Les dialogues sont spontanés et savoureux ; on a vraiment l’impression d’y être. Le récit des premiers désirs et des premiers amours, parfois dans leurs débordements, sont également très mignons. J’ai également apprécié la grande créativité des personnages, leur manière de trouver de la beauté dans les plus petites choses. Enfin, pour en terminer là avec les (nombreux) points positifs de ce roman, j’insiste sur sa richesse en terme de représentation. Nous avons des personnages LGBT (outre Sebby et Jeremy, il y a une adolescente lesbienne et une famille homoparentale), des personnages racisés (Mira, dont la mère est juive et le père et noir, ainsi que des personnages secondaires), et j’en passe sans doute.

Maintenant, puisque j’évoquais des émotions contrastées, voilà ce qui a cloché pour moi.

⚠️ Si vous n’avez pas encore lu ce livre, c’est peut-être le moment d’arrêter ici la lecture de cette chronique. Je ne donne pas de détails concrets (spoilers) quant à ce qui s’y déroule, mais j’y indique tout de même la teneur de la fin du roman. Si vous le préférez, vous pouvez vous rendre directement dans la dernière partie de l’article (« En bref ») !

Je n’ai pas aimé la tournure prise par l’intrigue dans le dernier tiers du roman. Certes, un roman captivant c’est généralement un roman qui met ses personnages à l’épreuve. Péripéties, dénouements, bref, assez classique. Mais ici, ce n’était à mon sens pas nécessaire : l’histoire pouvait s’inscrire dans quelque chose de beaucoup moins formel sans perdre de sa richesse. Du coup, à trop vouloir noircir le tableau pour faire monter la pression, Kate Scelsa a sacrifié ce qui faisait le sel de ce roman, à savoir l’amitié entre les personnages principaux. Cette amitié qui prête à rêver, qui donne de l’espoir, et qui se trouve être l’argument de vente de la couverture (« Ensemble, ils n’ont plus peur. Ensemble, ils ne sont plus seuls.« ), se dilue finalement à la faveur de problématiques individuelles.

Personnellement, ce n’était pas ce que je cherchais. Je m’attendais à une lecture « feel good », mais j’ai trouvé la fin très triste (même si pas désespérée). En refermant ce livre, ce sont l’amertume et la mélancolie qui l’ont emporté. Je voulais autre chose pour ces personnages. Pas forcément un retournement de situation miraculeux, mais des liens qui rendent vraiment plus forts. Plus d’espoir, plus de lumière. Si la dernière page suggère une note positive, ce n’est pour moi pas suffisant. Ces derniers mots ne réparent pas ce qui s’est passé auparavant. Ils n’effacent pas les quelques scènes qui m’ont donné la nausée, et qui rompent définitivement avec quelque chose de précieux.

Par ailleurs, trop de questions restent en suspens. Je n’ai par exemple pas compris l’intérêt de l’intrigue secondaire reposant sur le personnage du prof. Présenté tout au long de l’histoire comme quelqu’un de sympathique et dévoué à ses élèves (de manière parfois dérangeante…), il est soudainement accusé de détournement de mineurs… Or, rien ne ne prouve en fin de compte qu’il est innocent, et nous ne connaîtrons jamais le dénouement de cette histoire. Quel message l’autrice a-t-elle bien voulu faire passer, je ne sais pas, et j’avoue que je n’aime pas trop le flou quant à ce genre de questions.

En bref

Fans de la vie impossible est un roman riche et intense, qui suscite de nombreuses émotions. Drôle, émouvant, désabusé, mélancolique, il met en scène des personnages diversifiés, en marge de la société et extrêmement attachants. Le point de vue situé et concerné de l’autrice s’avère être un véritable point fort : j’ai rarement lu des personnages LGBT aussi crédibles ! Si j’ai ainsi sincèrement aimé de nombreux aspects du roman, j’émets cependant un gros bémol sur son dernier tiers, qui ne tient selon moi pas ses promesses. Questions irrésolues, scènes d’un intérêt douteux ; le tout me laisse sur un sentiment mi-figue mi-raisin… Dommage.

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Fans de la vie impossible
Kate Scelsa, chez Gallimard jeunesse
Parution le 25 février 2016
EAN : 9782070666157
368 pages - 15€
dès 15 ans

A propos facedecitrouille

Prof de lettres et d’anglais en lycée pro, j’aime la littérature jeunesse et ado de tout mon p'tit cœur de crapaud.

3 réponses

  1. Je pense que j’ai bien fait d’attendre ta chronique avant de le commander 🙂 Ça a l’air quand même pas mal intéressant et chouette mais j’ai pas tellement envie de lire des choses tristes en ce moment >_> Je me le note quand même pour plus tard !

    Aimé par 1 personne

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