Libération, de Patrick Ness

Plus j’explore l’univers de Patrick Ness, plus je me dis qu’il est en passe de devenir l’un de mes auteurs favoris – ou du moins, l’un de ceux que je compte suivre avec attention. Après avoir dégusté le premier tome de la trilogie du Chaos en marche, j’ai enchaîné avec More Than This, donc je vous parle un peu ici, et enfin Libération, sa dernière publication. Spoiler alert : j’ai beaucoup aimé.

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Le résumé

Libération, c’est le roman d’une journée. Celle d’Adam Thorn, adolescent de 17 ans issu d’une famille conservatrice et…résolument gay. Hélas, ce n’est pas le moindre de ses soucis : il y a aussi son ex, qu’il ne parvient pas à oublier, son copain actuel, qu’il n’est pas vraiment sûr d’aimer, son patron, aux pratiques plus que douteuses, et enfin sa meilleure amie, qui a quelque chose à lui annoncer. Ambiance.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, l’esprit d’une adolescente assassinée semble soudain déterminé à retrouver son meurtrier. Adam croisera-t-il sa route ?

Mon avis

Dès la première page, le ton est donné : Adam étouffe. C’est la thématique qui traversa l’ensemble du récit, figuré par le poids que notre héros porte sur ses épaules, mais également par la voix dont la jeune fille assassinée s’est trouvée définitivement privée. Engoncé dans les attentes familiales, Adam tente malgré tout de vivre sa vie ; c’est à la fois son souffle et sa revanche. Mais naviguer dans l’océan des sentiments n’est pas chose aisée quand il n’y a personne avec qui en discuter, quand il y a ce masque qu’il faut porter. Et puis il y a le doute qui s’insinue en vous : votre amour – notoirement disqualifié, socialement réprouvé – est-il véritablement de l’amour ?

C’est avec une finesse absolue que Patrick Ness évoque le caractère insidieux de telles interrogations. Au fil des pages, deux personnages s’en font les principaux colporteurs. Enzo, d’abord, l’ancien petit ami d’Adam qui prétend soudain ne l’avoir jamais aimé, à tel point qu’Adam en vient à douter de sa propre perception des choses. Était-ce de l’amour, ou une simple mascarade ? Son grand frère, ensuite, qui lui assène qu’une relation entre deux garçons n’a pas autant de valeur qu’une relation hétérosexuelle.

— Mais il a dit… On parlait et il a dit… (La gorge d’Adam se serra et il fit une grimace.) Il a dit que ce que je ressens, ce n’est pas le vrai amour. Que je crois que c’en est, mais qu’en fait non. Que je me raconte des histoires parce que…

Linus termina pour lui :

— Parce que, comment ça pourrait être aussi vrai qu’avec la fille qu’il a mise enceinte cinq minutes après l’avoir rencontrée.

Adam regarda Linus, presque avec désespoir, les yeux écarquillés.

— Oh, mon Dieu, Linus, je l’ai cru. Je l’ai vraiment cru. Et je le crois encore. Il y a toujours cette voix dans ma tête qui me dit que ce n’est pas vrai, que ça ne peut pas l’être.

— Parce que je ne suis pas une fille ?

— Ça, et parce que…

Il ne put finir, sa gorge était trop serrée, son visage contracté, les larmes venant douloureuses maintenant, comme pour l’étouffer. Linus se rapprocha doucement, s’appuyant sur la poitrine d’Adam, effleurant ses joues.

Je crois n’avoir jamais vu la question de l’homophobie intériorisée dépeinte avec autant de pertinence – et surtout, sans manquer de la lier à sa principale responsable : l’homophobie structurelle (celle de l’entourage, celle du corps social).

Et puisque l’on évoque les choses que Patrick Ness exécute très bien, ajoutons-en une : sa représentation de la relation entre Adam et Linus (son copain actuel, donc) est tellement, mais tellement belle ; à la fois douce, délicate et d’une incroyable sensualité. Chapeau bas, Patrick, je ne connais pas grand monde qui parvienne à parler d’intimité – et de sexualité – d’une si jolie manière. Cette qualité va d’ailleurs de pair avec la mise en scène de personnages riches, nuancés, humains. Linus, Angela (la meilleure amie d’Adam), mais également Karen et Renee (ses collègues de travail), sont en ce sens véritablement réussis, et apportent un contrepoint bienvenu à l’atmosphère parfois oppressante du récit.

Enfin, je n’ai pas dit grand chose au sujet de la jeune fille assassinée. Il y a en fait une alternance entre les chapitres qui lui sont consacrés et ceux qui se concentrent sur Adam. Les siens sont relativement cryptiques : à la fois poétiques et baignés d’une atmosphère mystérieuse, ils donnent une tonalité fantastique au roman. Un faune marche ainsi sur ses traces, protecteur. Une rose à laquelle Adam se pique semble éveiller, chez l’adolescente, une douleur tapie dans l’ombre. La mise en parallèle des deux trajectoires entretient un certain suspense tout au long du roman ; jusqu’à ce qu’elle vienne éclairer le sens du titre. J’ai apprécié ces passages sans pour autant vraiment les cerner – et j’avoue que j’avais plutôt hâte, à chaque fois, d’en revenir à ce qui me semblait être le cœur du sujet, à savoir le parcours d’Adam. Je me demande si une lecture en anglais y aurait changé quelque chose, d’ailleurs.

En bref

Comme à son habitude, Patrick Ness sait surprendre son lectorat, tout en faisant preuve d’une grande profondeur dans le traitement de thématiques délicates. Les personnages sont, dans leur diversité, dépeints de façon très réaliste, et certains s’avèrent même très attachants. La plume est belle, le rythme efficace ; bref, Libération est une véritable réussite, et je ne peux que vous recommander sa lecture !
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Libération
Patrick Ness, chez Gallimard Jeunesse
Parution le 15 février 2018
EAN : 9782075087896
288 pages - 14,90€
à partir de 13 ans

A propos facedecitrouille

Prof de lettres et d’anglais en lycée pro, j’aime la littérature jeunesse et ado de tout mon p'tit cœur de crapaud.

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